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Eva Kovacova : « A Villeneuve d’Ascq, on a besoin d’un urbanisme de mixités »

D’origine tchèque, Eva Kovacova est installée à Villeneuve d’Ascq depuis 22 ans. Architecte de formation, elle a passé les 18 premières années de sa vie derrière le rideau de fer, puis à 26 ans elle a choisi la France pour compléter ses études. Très marquée par cette jeunesse sous le joug du totalitarisme, elle en a conçu un attachement immodéré pour la liberté et la démocratie, qui s’est traduit par de nombreux engagements, d’abord associatifs puis politiques. Également membre fondateur et pilier de notre collectif, elle partage avec nous son expertise en matière d’habitat et d’urbanisme et nous offre son regard sur les singularités de notre ville.

Avec ses quartiers si différents et fragmentés, ses bâtiments à l’architecture singulière héritée des années 70, son centre-ville qui n’en est pas un… Villeneuve d’Ascq est une ville qui ne ressemble à aucune autre dans la métropole. Vivre ici, ça a quoi de particulier ?

Eva Kovacova : C’est vrai, Villeneuve d’Ascq est une ville particulière, qui a ses qualités et ses défauts… Quand je m’y suis installée, elle m’énervait d’ailleurs beaucoup à cause de son urbanisme typique des villes nouvelles. Il me manquait certains repères que l’on a l’habitude d’avoir dans une ville. A part à Ascq, Annappes ou Flers, les villages à son origine, Villeneuve d’Ascq ne ressemble pas du tout à une ville traditionnelle. Mais j’ai appris à la connaître et à la comprendre. Mon métier m’y a quand même beaucoup aidée. Je me suis aussi intéressée à son histoire. A la base, Villeneuve d’Ascq, c’est une projection, une « ville rêvée » envisagée comme un endroit qui permettrait de gérer l’expansion démographique de Lille. Avec aussi son campus universitaire, tout cela accessible grâce au métro et à la voiture. Ce projet n’a été réalisé que partiellement.

A l’époque, Villeneuve d’Ascq a obtenu son indépendance en tant que commune autonome, grâce à l’équipe du conseil municipal dont un jeune élu, Monsieur Gérard Caudron. Ils se sont battus et ont gagné également l’interruption du dispositif de la « Ville nouvelle » ayant pour conséquence entre autre l’arrêt dans la construction d’un centre ville.

Bref, c’est sûr que nous vivons dans une ville particulière, qui à l’époque portait un idéal urbain, architectural et social.

 L’héritage contemporain de cela, on le voit encore beaucoup aujourd’hui. Ce sont des  écoles ouvertes aux nouvelles pédagogies, ou encore des lieux comme le collège Triolo, premier de France à être entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite. Ce sont des logements innovants, comme le modèle « La Salamandre » conçu par l’architecte français André Wogenscky (collaborateur de Le Corbusier) et que constituent les immeubles collectifs du chemin des Vieux Arbres, logements locatifs sociaux. Ou plusieurs lotissements modèles de maisons individuelles de Jean-Pierre Watel. Ces derniers auraient une densité proche de celle des immeubles collectifs. D’ailleurs, j’aimerais creuser ce sujet… c’est une perspective prometteuse pour un urbanisme vert, aéré tout en étant dense !

 

Ce sont aussi les « agoras », qui devaient permettre aux habitants de se réunir pour débattre, les Locaux Communs Résidentiels (les LCR) destinés aux rencontres entre habitants et voisins dans tous les quartiers récents… Des équipements qui devaient contribuer à une meilleure connaissance interpersonnelle entre les gens.

Aujourd'hui, peut-on dire que Villeneuve d'Ascq est toujours une ville nouvelle ?

Eva Kovacova : Oui et non. D’un côté, on ne peut pas se cacher que Villeneuve d’Ascq est partiellement devenue une ville périphérique comme les autres, au service de sa métropole. Une ville qui centralise une offre énorme de grande distribution, des bureaux par milliers, de denses réseaux routiers et autoroutiers et un urbanisme de boîtes à chaussures.

Et puis l’idéal architectural, urbain et social de la ville nouvelle, c’est quelque chose qui animait beaucoup les premiers habitants de Villeneuve d’Ascq. A l’époque, on venait s’installer ici pour ça.  Je me dis parfois que cet idéal fondateur s’est transformé et transmis à travers deux générations. Aujourd’hui, il se ressent très fort dans la vitalité associative exceptionnelle de notre ville, que je vois un peu comme une traduction actuelle de cet état d’esprit des origines.

Quels défis urbanistiques devrons-nous relever pour faire de Villeneuve d’Ascq une ville plus inclusive, plus juste, moins fragmentée mais fidèle à cet ADN si particulier qui la caractérise ?

Eva Kovacova : L’urbanisme, ça concerne beaucoup d’acteurs différents : des professionnels (les urbanistes et aussi les sociologues, les philosophes, les économistes), des habitants, des entreprises de tailles très diverses, des élus… Il y a aussi un cadre légal à respecter. C’est complexe… et c’est peut-être là qu’est le défi : réussir à faire en sorte que l’urbanisme soit vraiment au service des différents acteurs de la ville dont les habitants et des visions de la vie qu’ils se construisent.

Dans le cadre de mes études, j’ai notamment  travaillé sur la notion de « rue » en tant qu’élément urbain. Dans certains quartiers de Villeneuve d’Ascq, il manque des trottoirs, les piétons ne sont absolument pas pris en compte ! Dans d’autres, les cheminements piétonniers autonomes sont très bénéfiques, mais, paradoxalement, ils sont coupés de la vie des quartiers. Il serait intelligent de relier les deux. Développer ce qui fonctionne bien. Inventer un nouvel urbanisme, celui des mixités, de partage de l’espace urbain et de l’affinage de son appropriation. Mixité sociale, mixité nature/urbain, mixité des fonctions et des activités commerciales et économiques, y compris agricoles, mixité des usages de la ville y compris non-lucratifs, mixité des moyens de déplacements.

On en est arrivés là en laissant le champ libre à un urbanisme que l’on appelle urbanisme de « zonage ». Cet urbanisme-là, il découpe la ville en portions mono-fonctionnellles dédiées à des bâtiments entourés d’espace verts ou d’espace public mal identifié, que l’on relie entre eux par des routes automobiles, sans se limiter dans les distances à parcourir. Il  est temps de changer de paradigme !

Pourquoi avez-vous été sensible à la démarche VDA 2020 ? Pourquoi la soutenez-vous ? Que pourriez-vous dire à un Villeneuvois qui hésiterait à rejoindre votre collectif ?

Eva Kovacova : D’abord, je fais partie de ceux qui n’ont absolument pas perdu confiance en la politique, qui étymologiquement signifie « vie de la cité » !  Notre projet pour les Municipales, on l’a initié collectivement, d’abord au sein d’EELV puis avec un bon nombre de citoyens non cartés, ensuite le Front de Gauche… Cette ambition qu’a le collectif de redonner du pouvoir au citoyen et placer les partis politiques en soutien, c’est notamment quelque chose qui m’importe beaucoup et qui rejoint aussi complètement mon intérêt pour le principe de l’habitat partagé (NDR. Eva a été l’un des membres fondateurs de l’association HEP ! -Habitats Ecologiques Partagés- qui a œuvré très activement dès 2005 pour le développement de l’habitat partagé dans la métropole). Je tiens à l’idée que sans être un expert, on puisse, si on le souhaite, se saisir de ses conditions de vie, de sa manière d’habiter, des projets de sa ville et y contribuer de manière profitable et gratifiante. La collectivité doit garantir un cadre et des bonnes conditions pour que chacun puisse participer à sa mesure. Et puis la démocratie représentative est malade, et je crois que nous tenons le meilleur des remèdes !

J’insiste tout de même sur un point important : je défendrai aussi, toujours, le droit des citoyens à ne pas s’impliquer, à se  concentrer sur leur bulletin de vote ou à participer une fois de temps en temps en fonction de leurs besoins et projets. La participation ne peut pas et ne devra jamais devenir une obligation. On doit avoir le droit d’entrer dans le train, et d’en sortir quand on veut et où on veut.

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